CULTURE / LICENCE OBLIGATOIRE POUR LES ENTREPRENEURS DE SPECTACLES : RÉGULER UN SECTEUR FRAGILE OU LE FRAGILISER DAVANTAGE ?

L'annonce par la ministre de la Culture et de la Francophonie de l'instauration d'une licence obligatoire pour les entrepreneurs de spectacles marque un tournant dans la gouvernance du secteur culturel ivoirien. Sur le principe, peu d'acteurs s'opposeraient à une meilleure organisation des métiers du spectacle vivant. Le secteur souffre depuis longtemps d'amateurisme, de contrats non respectés, de producteurs peu scrupuleux et d'événements organisés en dehors de tout cadre professionnel. Mais derrière cette volonté de régulation se cache une interrogation essentielle : la Côte d'Ivoire dispose-t-elle aujourd'hui d'un écosystème culturel suffisamment solide pour supporter une telle réforme ? La réponse, malheureusement, appelle à la prudence. Les Industries Culturelles et Créatives (ICC) ivoiriennes évoluent encore dans un environnement marqué par de nombreuses fragilités. Les producteurs prennent des risques financiers considérables sans véritable mécanisme de garantie. Les promoteurs peinent à rentabiliser leurs investissements. Les salles de spectacles modernes demeurent insuffisantes au regard des besoins. Le pouvoir d'achat limite la fréquentation des événements culturels. Quant aux artistes, beaucoup vivent davantage de prestations occasionnelles que de l'exploitation économique de leurs œuvres. La réalité est parfois cruelle : derrière les projecteurs, nombre d'artistes vivent dans une précarité silencieuse. Cette précarité ne concerne pas uniquement les artistes. Elle touche également les techniciens, les régisseurs, les managers, les agences de production et tous ces métiers invisibles qui font vivre l'économie du spectacle. Dans ces conditions, exiger des frais de plusieurs millions de francs CFA pour obtenir une licence soulève une question de fond. La réforme vise-t-elle à professionnaliser le secteur ou risque-t-elle de sélectionner uniquement ceux qui disposent déjà d'une forte capacité financière ? Le risque est réel de voir émerger une culture à deux vitesses : d'un côté, quelques grandes entreprises capables de satisfaire aux nouvelles exigences administratives ; de l'autre, une multitude de jeunes promoteurs, d'associations culturelles et d'entrepreneurs créatifs progressivement exclus du marché légal. Or, les politiques publiques en faveur des ICC devraient d'abord chercher à élargir la base des acteurs économiques avant d'en restreindre l'accès. Une autre interrogation mérite d'être posée : quelles garanties l'État offre-t-il en contrepartie des obligations imposées ? Le Burida, malgré les efforts accomplis, ne garantit pas encore à la majorité des créateurs des revenus réguliers leur permettant de vivre dignement de leurs œuvres. Les mécanismes de financement des ICC restent limités. Les banques considèrent encore les entreprises culturelles comme des investissements à haut risque. Les dispositifs d'assurance adaptés au secteur sont rares. Dans un tel contexte, la régulation ne peut produire les effets attendus que si elle s'accompagne d'une véritable politique de développement. Former, financer, accompagner, garantir les investissements, soutenir les jeunes entrepreneurs culturels, moderniser les infrastructures, renforcer les capacités de gestion et faciliter l'accès au crédit devraient constituer les premiers piliers de la réforme. La licence devrait être l'aboutissement d'un processus de professionnalisation, non son point de départ. L'économie culturelle n'est pas une économie comme les autres. Elle produit de la richesse, certes, mais aussi de l'identité, de la mémoire collective, de l'influence internationale et de la cohésion sociale. Chaque obstacle supplémentaire à l'entrepreneuriat culturel peut avoir des conséquences sur la vitalité artistique d'un pays. Cette réforme ouvre donc un débat salutaire. Il ne s'agit pas de contester le besoin de mieux organiser le secteur. Il s'agit d'interroger la méthode. Car une réglementation, aussi pertinente soit-elle, ne peut réussir durablement que lorsqu'elle s'appuie sur un secteur économiquement viable. À défaut, elle risque de transformer une ambition de professionnalisation en facteur d'exclusion. La Côte d'Ivoire ambitionne de devenir une puissance culturelle en Afrique de l'Ouest. Cette ambition ne se construira pas uniquement avec des licences et des contrôles. Elle se construira en faisant des artistes, des producteurs, des promoteurs et des entrepreneurs culturels de véritables partenaires du développement. La question n'est donc pas de savoir s'il faut réguler le secteur. La véritable question est de savoir si l'on peut demander davantage à des acteurs qui, pour beaucoup, attendent encore que l'on investisse davantage en eux. Alex Adou Journaliste – Critique d'art, Promoteur culturel. Prix meilleur critique d'art MASA 2026.

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