66 ANS D’INDÉPENDANCE : AU-DELÀ DE LA FÊTE, FAIRE DU VILLAGE DE L’INDÉPENDANCE UN VILLAGE DE LA NATION
Culture, jeunesse, cohésion sociale et paix durable : il est temps de repenser le sens de la célébration nationale
Par Alex Adou
La Côte d’Ivoire célèbre ses 66 ans d’indépendance. Soixante-six années d’histoire, de transformations économiques, de mutations sociales, mais aussi de crises, de blessures et de reconstructions. Une date qui devrait être bien davantage qu’un rendez-vous festif ou protocolaire.
L’indépendance est, avant tout, un moment de rassemblement national.
Du 2 au 8 août 2026, à Yopougon, précisément au Terminus 47, la mise en place du Village de l’Indépendance constitue une initiative intéressante. L’espace culturel, avec ses différents stands consacrés notamment aux cultures Akan, Krou, Malinké, Gour et à d’autres composantes du patrimoine ivoirien, offre une vitrine de cette extraordinaire diversité qui caractérise notre pays.
L’initiative portée par les autorités locales, sous l’impulsion du député-maire Adama Bictogo, mérite donc d’être saluée sur le plan de la valorisation culturelle.
Mais en tant que journaliste, promoteur culturel et observateur de la société ivoirienne, une question demeure : avons-nous suffisamment exploité le potentiel de cet espace pour en faire un véritable outil de cohésion nationale ?
Un village culturel, oui. Mais surtout un village de la Nation
En effet, la culture est certainement l’un des meilleurs outils dont dispose la Côte d’Ivoire pour raconter son histoire et rapprocher ses populations.
Donc, un stand Akan ne devrait pas seulement montrer des objets, des vêtements ou des représentations traditionnelles. Il devrait raconter une histoire. De même, le Krou doit pouvoir raconter son patrimoine. Sans oublier le Malinké qui doit aussi pouvoir présenter son héritage. En passant par le stand du peuple Gour qui doit faire connaître ses traditions.
Et toutes les autres composantes culturelles de la Côte d’Ivoire doivent pouvoir trouver leur place dans ce grand récit national.
Car la diversité culturelle ivoirienne n’est pas une menace pour l’unité nationale. Elle en constitue l’une des fondations.
L’enjeu est donc de passer d’une logique d’exposition à une logique de rencontre et d'échanges. Que le jeune de Yopougon puisse découvrir la culture d’une région qu’il ne connaît pas. Que l’enfant du Nord puisse comprendre celle du Sud. Que celui de l’Ouest découvre les traditions de l’Est. Que les différentes communautés apprennent à se connaître autrement que par les représentations parfois réductrices véhiculées dans la société.
Faire découvrir l’autre pour mieux le comprendre.
Voilà ce que pourrait être la véritable fonction sociale d’un Village de l’Indépendance. Une fête nationale doit avant tout dépasser les appartenances politiques que nous assistons chaque année.
L’autre question, plus sensible, concerne la dimension nationale de cette célébration.
Par ailleurs, la Fête de l’Indépendance appartient à tous. Elle appartient aux citoyens qui soutiennent le pouvoir comme à ceux qui ne le soutiennent pas. Elle appartient aux partis politiques, aux organisations de la société civile, aux associations de jeunes et de femmes, aux chefs traditionnels, aux guides de tourisme, aux artistes, aux agriculteurs, aux commerçants, aux travailleurs, aux entrepreneurs et à tous ceux qui participent à la construction quotidienne du pays.
Une fête nationale devrait donc être l’un des rares moments où les clivages politiques peuvent momentanément s’effacer derrière l’appartenance commune à la Nation.
Il ne s’agit évidemment pas de nier les différences politiques. Une démocratie vit de ses contradictions et de ses débats. Mais une grande Nation a également besoin de moments où elle se retrouve autour de symboles communs. Et L’indépendance en est un.
La jeunesse : le grand absent qu’il faut transformer en acteur
Lors de notre observation du Village de l’Indépendance, en tant que guide national et animateur des stands, une image mérite particulièrement d’être retenue : celle de ces nombreux adolescents venus profiter de l’événement, notamment pour prendre des photographies et immortaliser leur présence.
Certains pourraient considérer cela comme un simple comportement ludique. Mais, je préfère y voir une opportunité sociologique.
Cette jeunesse est là, présente. Elle regarde, elle photographie. Elle partage. Elle publie. Elle cherche à participer. Mais elle s'interroge.
La question est donc : que lui proposons-nous ?
Si nous voulons que la jeunesse connaisse son histoire et respecte son patrimoine, il faut lui permettre de devenir actrice de cette histoire.
Pourquoi ne pas organiser davantage d’ateliers de transmission intergénérationnelle ? Des démonstrations de danses traditionnelles ? Des concours de contes ? Des ateliers d’initiation aux instruments traditionnels ? Des expositions sur les royaumes et chefferies ? Des espaces consacrés aux langues ivoiriennes ? Des rencontres avec les détenteurs de savoirs ? Des compétitions de jeux traditionnels comme l’awalé et bien d'autres ? Des parcours numériques permettant aux jeunes de découvrir le patrimoine grâce à leurs smartphones ? Mais hélas, des stands de décors, sans électricité, où souvent les chaises et l'eau de consommation en manquaient pour les guides de tourisme censés animer ces différents stands culturels.
La fête nationale pourrait devenir une véritable école populaire de la citoyenneté et de la culture.
De la culture comme décoration à la culture comme outil de paix. La Côte d’Ivoire ne peut pas parler durablement de paix sans parler de culture.
Notre pays a connu des périodes de crise qui ont profondément marqué les mémoires individuelles et collectives. Des communautés ont été opposées. Des familles ont été séparées. Des sites culturels et traditionnels ont été profanés, détruits ou abandonnés.
La reconstruction nationale ne peut donc pas être uniquement économique ou politique. Elle doit aussi être culturelle et mémorielle.
Les lieux de mémoire, les chefferies, les sanctuaires, les espaces traditionnels, les sites historiques et les patrimoines endommagés pendant les différentes crises doivent faire l’objet d’un véritable programme de documentation, de restauration et de valorisation.
Parce qu’un peuple qui perd ses lieux de mémoire finit par perdre une partie de son histoire. Et lorsque l’histoire n’est plus suffisamment transmise, les nouvelles générations deviennent vulnérables aux récits de division.
L’agriculture nous nourrit, la culture nous définit
La Côte d’Ivoire a construit une grande partie de son développement économique sur l’agriculture. Du cacao au café, de l’hévéa à l’anacarde, de la banane aux cultures vivrières, le monde agricole a largement contribué à la construction de l’économie nationale.
Mais, derrière cette économie se trouvent également des peuples, des savoir-faire, des traditions, des pratiques culinaires, des techniques artisanales, des fêtes, des chants et des récits.
L’agriculture et la culture ne doivent donc pas être pensées séparément.
Le patrimoine agricole est aussi culturel. Le cacao, le manioc, le riz, le palmier à huile, le coton ont respectivement leurs histoires chacune.
Les techniques de transformation, les cuisines, les marchés, les savoir-faire des femmes rurales et les pratiques communautaires constituent également une partie de notre patrimoine.
C’est là que le tourisme culturel et le tourisme expérientiel peuvent prendre tout leur sens : permettre aux populations et aux visiteurs de découvrir non seulement des monuments, mais des hommes, des femmes, des territoires, des savoir-faire et des histoires vivantes.
Et si le Village de l’Indépendance devenait un laboratoire de cohésion ?
L’ambition pourrait être plus grande pour les prochaines éditions. Imaginons un Village de l’Indépendance où chaque espace culturel serait également un espace de dialogue.
Un village où les jeunes pourraient apprendre. Où les anciens pourraient transmettre leur savoir. Où les artistes pourraient créer et ne pas se laisser dompter par l'intelligence artificielle (IA). Où les artisans pourraient vendre. Où les agriculteurs pourraient présenter leurs produits. Où les associations pourraient sensibiliser. Où les acteurs du tourisme pourraient présenter les richesses de nos territoires. Où les personnes en situation de handicap auraient leur place. Où les femmes seraient pleinement représentées.
Enfin, un village culturel où les différentes sensibilités politiques pourraient, le temps d’une célébration, partager un même espace républicain.
Un village où l’on ne viendrait pas seulement prendre des photos, mais aussi apprendre pourquoi nous sommes ensemble. Ce serait alors beaucoup plus qu’un espace événementiel. On pourrait aussi le qualifier d'outil de politique culturelle, de citoyenneté et de cohésion sociale. En somme, l’indépendance doit aussi être une indépendance culturelle.
Une nation indépendante n’est pas uniquement une nation qui possède un drapeau, un hymne et des institutions.
C’est une nation capable de connaître son histoire, de protéger son patrimoine, de valoriser ses langues et ses traditions, de transmettre ses savoirs et de permettre à sa jeunesse de construire son avenir sans être coupée de ses racines.
La véritable indépendance culturelle consiste à pouvoir regarder le monde sans avoir honte de ce que nous sommes.
Elle consiste à transformer notre patrimoine en connaissance, en éducation, en création, en tourisme, en emplois et en opportunités économiques.
Elle consiste surtout à comprendre que la culture n’est pas un supplément d’âme de la République. Elle est l’un de ses socles.
Célébrer 66 ans, mais préparer les 66 prochaines années
À 66 ans, la Côte d’Ivoire doit pouvoir regarder son parcours avec lucidité.
Nous avons beaucoup construit et produit. Nous avons connu des réussites. Nous avons aussi connu des fractures. Mais l’avenir ne peut pas être uniquement une course au développement économique.
Nous devons également construire une société capable de vivre ensemble, de respecter ses différences et de transmettre sa mémoire.
Le Village de l’Indépendance peut devenir l’un des espaces privilégiés de cette ambition.
Il ne s’agit donc pas de critiquer pour critiquer. Il s’agit juste de poser une question citoyenne :
Que voulons-nous faire de notre Fête de l’Indépendance ?
Une succession de cérémonies et de spectacles ? Ou un grand rendez-vous annuel de la Nation ? Un lieu où l’on consomme la fête ? Ou un espace où l’on construit la mémoire ? Un village où l’on expose nos cultures ? Ou un village où nos cultures nous apprennent à vivre ensemble ?
Ces multiples questions m'ont permis de coucher ma plume, mais en réalité, la réponse appartient à tous.
Car au fond, l’indépendance n’est pas seulement l’histoire de ceux qui ont obtenu la souveraineté. Elle est aussi la responsabilité de chaque génération de préserver, renforcer et transmettre la Nation.
La Côte d’Ivoire est riche de son agriculture. Elle est riche de ses ressources. Elle est riche de sa jeunesse. Mais elle est surtout riche de sa diversité culturelle.
Notre agriculture nourrit la Nation. Notre culture lui donne une âme. Notre diversité lui donne sa richesse. Notre cohésion lui donne son avenir.
Pour les 66 ans de la Côte d’Ivoire, c’est peut-être cela que nous devrions célébrer davantage.
Une Côte d’Ivoire qui ne demande pas à ses enfants d’être identiques pour être unis, mais qui leur apprend à transformer leurs différences en force commune.
Alex Adou, journaliste, critique d'art vice-président de la fédération nationale des guides de tourisme de côte d'ivoire


Commentaires
Enregistrer un commentaire