SOCIÉTÉ / ORPAILLAGE CLANDESTIN : APRÈS LES TROUS CREUSÉS DANS NOS TERRES, QUI CREUSE DANS NOS ÉCONOMIES ?

De la rébellion aux réseaux de l’or, des petits creuseurs aux grands bénéficiaires : la Côte d’Ivoire doit désormais regarder au-delà des sites détruits. Par Alex Adou Il y a quelque chose de profondément troublant dans notre manière de parler de l’orpaillage clandestin. Nous montrons les trous et les machines détruites. Nous montrons les bassines, les motopompes, les produits chimiques, les campements rasés et parfois les jeunes interpellés. Mais nous parlons beaucoup moins de ceux qui financent. De ceux qui fournissent les équipements. De ceux qui achètent l’or, de ceux qui organisent son transport. De ceux qui le font sortir des circuits officiels. Et surtout, de ceux qui profitent de cette économie souterraine sans jamais apparaître sur les sites d’orpaillage. La question n’est donc plus seulement : qui creuse ? La véritable question est désormais : qui gagne ? L’orpaillage clandestin où criminel de nos jours, n’est plus une affaire de pioches. La Côte d’Ivoire a aujourd’hui suffisamment de recul pour comprendre que l’orpaillage illégal ne relève plus uniquement d'une activité artisanale désordonnée. En février 2026, l’Office ivoirien des parcs et réserves alertait encore sur l’existence de réseaux organisés opérant dans des aires protégées et leurs zones périphériques. Le gouvernement lui-même appelle les populations à rompre avec les réseaux qui organisent l’exploitation illégale de l’or. Voilà qui change la nature du débat. Parce qu'un réseau suppose une organisation, une organisation suppose des moyens. De même que des moyens supposent des financements. Et des financements supposent des bénéficiaires. Allons donc dans la réflexion approfondie. Le petit orpailleur qui descend dans un puits n'est donc peut-être que le dernier maillon visible d'une chaîne beaucoup plus vaste. C'est lui que l'on voit. Mais celui qui paie la machine, celui qui achète le minerai, celui qui contrôle le circuit commercial et celui qui transforme l'or clandestin en argent apparemment légal peut rester dans l'ombre. C'est cette ombre qu'il faut désormais éclairer. Après la rébellion : une question historique que nous devons oser poser. Il faut ici marcher avec prudence. La crise politico-militaire qui a secoué la Côte d'Ivoire à partir de 2002 a profondément bouleversé l'autorité de l'État, les équilibres économiques et la gouvernance de plusieurs territoires. Mais il serait intellectuellement malhonnête de prétendre que l'orpaillage clandestin actuel serait simplement une continuation mécanique de la rébellion. Ce n'est pas démontré. En revanche, une question historique mérite d'être étudiée : qu'est-il advenu des réseaux économiques, des territoires fragilisés, des circuits informels et des rapports de pouvoir construits ou renforcés pendant les années de crise ? Une guerre peut prendre fin. Mais, les économies qu'elle a contribué à créer peuvent survivre. Les réseaux mis en place peuvent se transformer. Tandis que, les hommes peuvent changer d'activité, les territoires peuvent changer également de maîtres économiques. Et enfin, les ressources naturelles peuvent devenir de nouvelles sources d'enrichissement. C'est pourquoi il faut laisser les historiens, les sociologues, les criminologues, les magistrats et les journalistes d'investigation documenter cette question. Pas pour fabriquer des coupables, mais pour comprendre les continuités. Qui se cache derrière le petit orpailleur ? Voilà probablement l'une des grandes questions que notre politique de lutte doit désormais affronter. Le gouvernement affirme lui-même que les populations locales doivent rompre avec les réseaux organisant l'exploitation illégale. Il souligne également les pertes économiques, la dégradation des terres agricoles, la pollution des sols et des cours d'eau, l'insécurité et les conflits fonciers provoqués par le phénomène. Mais comment casser ces réseaux si l'on ne remonte pas jusqu'à leur sommet ? Qui finance les équipements ? Qui fournit les produits utilisés sur les sites ? Qui achète l'or ? Qui fixe les prix ? Qui transporte ? Qui assure la protection ? Qui transforme l'or clandestin en patrimoine ? Qui bénéficie des revenus ? Ce sont ces multiples questions qui doivent désormais être au cœur des enquêtes. Car détruire une pelleteuse ne détruit pas nécessairement le réseau qui l'a financée. Arrêter un creuseur ne fait pas disparaître celui qui l'employait. Saisir quelques grammes d'or ne suffit pas à comprendre le circuit financier. Il faut remonter la chaîne. L'or clandestin : une richesse qui échappe à la nation. Le problème n'est pas seulement environnemental. Il est profondément économique. En juillet 2025, le gouvernement estimait que l'orpaillage illégal pouvait représenter jusqu'à 100 tonnes d'or extraites annuellement, avec une perte fiscale estimée à 700 milliards de FCFA et une valeur totale évaporée de plus de 4 000 milliards de FCFA. Ces chiffres sont des estimations officielles et doivent être interprétés comme tels. Autrement dit, pendant que nous parlons d'orpaillage clandestin comme d'un simple problème de sécurité, nous parlons en réalité d'une économie parallèle considérable. Une économie qui produit de la richesse. Mais une richesse dont une partie échappe à la fiscalité, à la traçabilité et aux mécanismes officiels de redistribution. Voilà pourquoi le sujet mérite d'être traité comme une question de souveraineté économique. L'or appartient au sous-sol ivoirien. Mais lorsqu'il est extrait clandestinement, commercialisé hors des circuits légaux et transformé en patrimoine privé sans traçabilité suffisante, c'est une partie de la valeur économique nationale qui disparaît du regard de la collectivité. Notre argent. Et les lingots que certains aiment exhiber ? Il y a ici un débat que nous devons pouvoir avoir sans passion politique. Lorsqu'un citoyen possède de l'or, cela ne constitue évidemment pas, en soi, une preuve d'infraction. Lorsqu'un entrepreneur est riche, il n'a pas à s'en excuser. Lorsqu'une famille possède un patrimoine ancien, celui-ci peut avoir une origine parfaitement légitime. Mais lorsqu'une personnalité publique exhibe des lingots ou une importante quantité d'or pour démontrer son niveau de richesse, le citoyen est en droit de poser une question simple : Quelle est l'origine de cet or ? La question n'est pas une condamnation. Elle n'est pas une accusation. La question relève de la transparence. Un élu n'est pas nécessairement un minier. Un responsable politique n'est pas automatiquement un négociant en or. Et un mandat électif n'est pas une autorisation de fabriquer une richesse sans explication. Si l'or est légalement acquis, la traçabilité devrait pouvoir le démontrer. S'il provient d'une exploitation autorisée, il doit être possible d'en identifier l'origine. S'il s'agit d'un achat, il existe normalement une transaction. S'il s'agit d'un héritage, il existe une histoire patrimoniale. Ce que nous devons combattre, ce n'est pas la richesse. C'est l'opacité. Et cette exigence doit être la même pour le puissant comme pour le pauvre. Attention à ne pas fabriquer des coupables La lutte contre l'orpaillage clandestin et criminel ne doit surtout pas devenir une machine à accusations. Certes, une photographie avec un lingot d'or n'est pas non plus une preuve d'or clandestin. La présence d'un élu dans une zone minière ne prouve pas son implication. La nationalité d'un exploitant ne suffit pas à désigner un réseau. Et la rumeur n'a jamais remplacé une enquête. Les accusations doivent reposer sur des éléments vérifiables : documents, flux financiers, autorisations, registres, témoignages corroborés, enquêtes judiciaires et décisions de justice. En effet, cette rigueur est essentielle. Parce que combattre un crime en utilisant des méthodes approximatives, c'est fragiliser la justice que nous voulons défendre. Mais pourquoi les jeunes continuent-ils d'y aller ? Parce que l'orpaillage clandestin répond aussi à une réalité sociale. En avril 2026, des affaires jugées au Pôle pénal économique et financier montraient des prévenus très jeunes, certains expliquant leur présence sur les sites par la précarité, les difficultés familiales ou la recherche de revenus rapides. Voilà une autre réalité que nous devons regarder. On ne combat pas durablement une économie clandestine uniquement avec des bulldozers. Il faut lui opposer une économie légale plus attractive. Si un jeune peut gagner rapidement de l'argent sur un site clandestin mais ne trouve aucune activité agricole rentable, aucune formation, aucun emploi et aucun accompagnement entrepreneurial dans son village, alors la tentation restera forte. La répression est nécessaire. Mais la répression sans alternative produit souvent le retour du même phénomène. Par ailleurs, après les bulldozers, que faisons-nous des territoires ? C'est ici que commence le véritable débat sur l'économie circulaire. Détruire un site clandestin n'est pas restaurer une terre. Fermer une fosse n'est pas réparer un territoire. Chasser les orpailleurs n'est pas automatiquement rendre aux populations une économie viable. La Côte d'Ivoire commence heureusement à engager cette réflexion. En mai 2026, l'Abidjan Legacy Program et une ONG ont lancé à Bouaflé une initiative de cartographie et de réhabilitation des terres dégradées par l'orpaillage illégal, avec l'objectif de restaurer durablement les écosystèmes affectés. C'est cette logique qu'il faut amplifier. Une ancienne zone d'orpaillage peut devenir demain un espace restauré, reboisé ou réorienté vers des activités agricoles adaptées. Les populations peuvent être formées. Les jeunes peuvent être accompagnés. Les femmes peuvent encore intégrer des coopératives. Les terres peuvent retrouver une fonction productive lorsque les conditions environnementales le permettent avec les nouvelles méthodes d'enrichissement du sol avec les déchets alimentaires. La restauration écologique peut elle-même devenir une activité économique. Voilà le sens de l'économie circulaire : ne pas abandonner un territoire après l'avoir exploité ou dégradé, mais lui donner une seconde vie. De la destruction à la reconversion Pourquoi ne pas imaginer que chaque opération de fermeture d'un site soit immédiatement suivie d'un véritable programme de reconversion ? Étape 1 : cartographier. Étape 2 : mesurer les dégâts. Étape 3 : sécuriser les sites. Étape 4 : restaurer les sols et les cours d'eau. Étape 5 : identifier les compétences des populations. Étape 6 : former et reconvertir. Étape 7 : créer des coopératives et des activités économiques légales. Étape 8 : assurer un suivi pendant plusieurs années. Cette approche permettrait de transformer la lutte contre l'orpaillage en véritable politique de développement territorial. Le gouvernement encourage déjà la formalisation de l'exploitation artisanale à travers les coopératives, la formation et l'accès aux permis artisanaux ou semi-industriels. C'est une piste. Mais il faut aussi offrir des alternatives à ceux qui ne souhaitent plus travailler dans le secteur minier. Tout le monde ne doit pas devenir orpailleur légal. Certains peuvent devenir agriculteurs, pisciculteurs, entrepreneurs. D'autres reboiseurs, artisans et techniciens etc... La vraie alternative doit être plurielle. Il faut désormais chercher l'argent, pas seulement les trous. La prochaine étape de la lutte devrait être celle de la traçabilité financière. Parce que l'or ne disparaît pas lorsqu'un site est détruit. Il est transformé en argent. L'argent devient parfois un véhicule, un terrain, une maison, une entreprise, un investissement, un n patrimoine et souvent une influence. C'est là que le blanchiment des revenus issus de l'activité illégale peut devenir une question majeure. Et c'est pourquoi les services compétents doivent pouvoir travailler ensemble : autorités minières, environnementales, forces de sécurité, société civile, justice, services fiscaux et mécanismes de renseignement financier. Le démantèlement physique des sites doit être accompagné d'un démantèlement économique des réseaux. C'est le passage indispensable d'une lutte contre les symptômes à une lutte contre le système. Le paradoxe ivoirien La Côte d'Ivoire veut devenir une grande puissance minière. Le pays attire les investissements industriels et dispose de réserves aurifères importantes. Dans le même temps, une partie de l'exploitation échappe encore aux circuits légaux. Nous avons donc un paradoxe. Nous voulons développer notre industrie minière tout en laissant prospérer une économie aurifère clandestine qui détruit parfois les terres sur lesquelles nos populations doivent produire leur nourriture. Nous voulons augmenter la production. Mais nous devons aussi augmenter la traçabilité. Nous voulons attirer les investisseurs. Mais nous devons protéger les communautés. Nous voulons produire davantage d'or. Mais nous devons nous demander combien de cette richesse revient réellement aux territoires qui la produisent. La véritable victoire ne sera pas le nombre de sites détruits. Il faudra un jour changer notre indicateur de réussite. Ne plus seulement demander : Combien de sites avons-nous démantelés ? Mais, combien de réseaux financiers avons-nous identifiés ? Combien de filières avons-nous asséchées ? Combien de terres avons-nous restaurées ? Combien de jeunes avons-nous reconvertis ? Combien de communautés bénéficient désormais d'activités légales ? Combien d'or est désormais traçable ? Et surtout : combien de richesses restent finalement dans l'économie ivoirienne ? Car la véritable bataille n'est pas uniquement celle du sous-sol. Elle est celle de la valeur créée. L'or doit enfin servir à construire, pas à détruire. Nous devons sortir d'une vision simpliste dans laquelle il y aurait d'un côté les « mauvais orpailleurs » et de l'autre un État qui détruit les sites. La réalité est plus complexe. Il y a des jeunes en quête de revenus. Il y a des communautés parfois dépassées par le phénomène. Il y a des réseaux très organisés. Il y a des intérêts financiers. Il y a des complicités possibles qu'il faut établir par l'enquête. C'est vrai qu'il y a des failles de gouvernance. Mais nous avons une richesse considérable. Et surtout un territoire qui paie la facture. La terre paie, l'eau paie, l'agriculture paie, la jeunesse paie. Et l'État paie. Pendant que certains engrangent. C'est pourquoi la lutte contre l'orpaillage clandestin doit devenir une bataille pour la justice économique. Une bataille où la loi s'applique à tous. Une bataille où le patrimoine inexplicable peut être questionné dans le respect du droit. Un combat où l'or doit être traçable, où les commanditaires sont recherchés avec autant de détermination que les exécutants. Une bataille où les terres détruites sont restaurées, où les jeunes trouvent autre chose que le trou d'une mine pour construire leur avenir. Et si la vraie question était finalement celle-ci ? Après avoir détruit des milliers de sites clandestins, sommes-nous capables de construire des milliers de possibilités économiques légales ? Après avoir saisi l'or, sommes-nous capables de retrouver ceux qui ont financé son extraction ? •Après avoir arrêté les creuseurs, sommes-nous capables de remonter jusqu'aux commanditaires ? •Après avoir fermé les sites, sommes-nous capables de restaurer les territoires ? •Après avoir dénoncé les réseaux, sommes-nous capables de garantir que la richesse minière bénéficie réellement aux communautés et à la nation ? C'est là que se trouve le véritable défi. Parce que l'or n'est pas seulement un métal précieux. C'est un pouvoir économique. Et lorsqu'il sort clandestinement du sol ivoirien, ce n'est pas seulement quelques grammes qui disparaissent. C'est une partie de notre capacité collective à financer l'école, la santé, les infrastructures, l'agriculture, l'emploi et le développement local qui peut nous échapper. Alors oui, il faut continuer à détruire les sites illégaux. Mais il faut surtout détruire les réseaux qui les rendent possibles. Il faut continuer à saisir, mais surtout tracer. Il faut continuer à arrêter, mais surtout enquêter. Il faut continuer à fermer, mais surtout reconvertir. Et lorsque quelqu'un exhibe publiquement une richesse aurifère considérable, la société doit pouvoir poser une question simple, légitime et républicaine : « Monsieur, Madame, d'où vient cet or ? » La réponse ne doit pas venir de la rumeur. Elle doit venir de la preuve. Parce qu'au fond, la véritable lutte contre l'orpaillage clandestin ne consiste pas seulement à empêcher les hommes de creuser des trous dans la terre. Elle consiste à empêcher que des trous soient creusés dans l'économie, la justice et l'avenir de la Côte d'Ivoire. Alex Adou, journaliste humanitaire, défenseur des droits humains. Premier membre fondateur de l'ONG - Réseau Action, Justice et Paix (RAJP).

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