SOCIÉTÉ / FÉMINISME IVOIRIEN: QUAND LE DISCOURS CONTRE LE PATRIARCAT RENCONTRE LE CONFORT DE SES PRIVILÈGES.

Il y a des questions que notre société préfère éviter, parce qu'elles dérangent. Et pourtant, elles méritent d'être posées. En Côte d'Ivoire, certaines voix féministes dénoncent avec vigueur le patriarcat, les privilèges accordés aux hommes, la domination masculine et les rapports de pouvoir entre les sexes. Le combat est légitime. Les inégalités existent, et les femmes doivent pouvoir les dénoncer. Je partage l'objectif premier du combat car je suis aussi époux, père, oncle et pépé aimant ses filles. Mais une question demeure : que se passe-t-il lorsque le discours d'émancipation rencontre le confort des privilèges que l'on dénonce ? On voit parfois des femmes revendiquer leur indépendance tout en recherchant la compagnie d'hommes fortunés capables de financer restaurants luxueux, voyages, hôtels, cadeaux et loisirs. Elles dénoncent la domination économique masculine, mais acceptent volontiers que cette puissance économique soit mise à leur service lorsqu'elle leur profite. EST-CE UNE CONTRADICTION ? Pas nécessairement. Une femme a parfaitement le droit d'aimer le luxe, de voyager avec un homme riche ou d'accepter ses cadeaux. Elle n'a pas à s'excuser de ses choix personnels. Mais le problème commence lorsque le privilège devient acceptable uniquement lorsqu'il profite à soi-même. Si l'on critique le système lorsqu'il défavorise les femmes, mais qu'on l'accepte lorsqu'il procure confort et avantages, il devient légitime de questionner la cohérence du discours. Le féminisme ne devrait pourtant pas être confondu avec une guerre contre les hommes. Critiquer le patriarcat n'est pas haïr les hommes. Lutter contre les inégalités ne signifie pas refuser toute relation avec eux. Et surtout, il faut se méfier d'un féminisme réduit aux réseaux sociaux, aux grandes déclarations et aux mises en scène de l'indépendance, alors que des millions de femmes ivoiriennes sont confrontées à des problèmes beaucoup plus terre-à-terre : accès à l'éducation, autonomie financière, violences, précarité, accès aux soins, travail domestique non rémunéré, difficultés d'accès au foncier et aux responsabilités économiques. Le féminisme des salons climatisés ne doit pas faire oublier la femme du village, la commerçante du marché, la travailleuse domestique, la jeune fille sans emploi ou la mère célibataire. Il y a également une autre contradiction à examiner : peut-on réclamer l'égalité tout en considérant systématiquement que l'homme doit payer parce qu'il est un homme ? Si l'homme doit payer le restaurant, financer le voyage, offrir les cadeaux et assurer le confort parce qu'il est supposé être « l'homme », alors nous reproduisons précisément certains rôles traditionnels que le discours féministe prétend parfois déconstruire. L'EMANCIPATION NE PEUT PAS ÊTRE SÉLECTIVE. Elle ne peut pas signifier : « Je refuse les obligations traditionnelles imposées aux femmes, mais je conserve les avantages traditionnels accordés aux femmes lorsque cela m'arrange. » Mais attention : cette critique doit également s'adresser aux hommes. Car il existe aussi des hommes qui prétendent défendre la famille, la tradition et les valeurs africaines tout en recherchant des femmes financièrement dépendantes, en multipliant les conquêtes et en considérant que leur argent leur donne tous les droits sur celles qu'ils entretiennent. LE PROBLÈME N'EST DONC PAS UNIQUEMENT FÉMININ. Le véritable sujet, c'est notre rapport collectif au pouvoir, à l'argent et aux relations entre les sexes. Un féminisme solide devrait pouvoir dire à une femme : « Tu as le droit de choisir ta vie. » Mais il devrait également pouvoir lui demander : « Ton choix renforce-t-il ton autonomie ou entretient-il une dépendance que tu dénonces chez les autres ? » ET LA MÊME QUESTION DOIT ÊTRE POSÉE AUX HOMMES. Parce qu'au fond, l'égalité entre les femmes et les hommes ne consiste pas à remplacer une domination par une autre. C'est une complémentarité égalitaire, je dirai. Elle consiste à construire une société dans laquelle une femme peut choisir sans être obligée de dépendre d'un homme, et où un homme peut aimer, donner et protéger sans que son argent lui confère un droit de propriété sur une femme. Voilà peut-être le vrai défi du féminisme ivoirien : passer du féminisme de posture au féminisme de transformation. Un féminisme qui ne se mesure pas au prix du restaurant fréquenté, au nombre de voyages effectués ou au portefeuille de celui qui invite. Mais à la capacité de contribuer concrètement à l'autonomie, à la dignité et à la liberté de toutes les femmes. Le féminisme ne devrait pas être une revanche sur les hommes. Il devrait être une réflexion sur le pouvoir. Et lorsque l'on commence à parler du pouvoir, personne — homme ou femme — ne devrait être dispensé de l'autocritique. Par Alex Adou

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