AGRICULTURE / LE CACAO IVOIRIEN : L'OR BRUN QUI ENRICHIT LE MONDE MAIS FATIGUE LES PLANTEURS.
Dans les plantations verdoyantes de la Côte d’Ivoire, le cacao est partout. Il se trouve dans les cabosses accrochées aux troncs, dans les sacs entassés au bord des pistes, des magasins, ainsi que dans les camions qui filent vers les ports d' Abidjan et de San-Pédro.
Mais dans les villages producteurs, le cacao n’est pas seulement une richesse nationale, c’est aussi une vie de labeur, de sacrifice, souvent silencieuse et parfois ingrate. Et pourtant, les planteurs ivoiriens vivent encore dans la précarité.
En effet, notre pays la Côte d'Ivoire produit près de 40 % du cacao consommé dans le monde. Un chiffre impressionnant qui fait du pays le premier producteur mondial. Pourtant, au cœur de cette puissance agricole, une question persiste comme une évidence inconfortable : si le cacao enrichit le monde, pourquoi fatigue-t-il autant les planteurs ivoiriens ?
La richesse nationale, la pauvreté paysanne
Chaque saison, près d’un million de planteurs se lèvent à l’aube pour entretenir leurs parcelles. Ils coupent les cabosses, fermentent les fèves, les sèchent au soleil avant de les vendre. Mais à la fin de la campagne, beaucoup constatent la même réalité, les revenus restent modestes et les charges s'augmentent.
Certes, l’État ivoirien, à travers le Conseil du Café-Cacao, fixe un prix minimum garanti. Pour les campagnes succecives des années respectives de 2023-2024 : 1 000 FCFA / kg; de 2024-2025 : 1 800 FCFA / kg et de 2025-2026, ce prix bord-champ a atteint 2 800 FCFA le kilogramme, un niveau record. Sur le papier, c’est une avancée importante. Mais, sur le terrain, les planteurs sont plus prudents.
« Le prix augmente, mais les dépenses aussi », confie M. Kouakou, un producteur du centre-ouest. Engrais, outils agricoles, médicaments, scolarité des enfants et surtout la vie rurale est devenue plus chère.
Les difficultés du quotidien
Aujourd’hui, les producteurs ivoiriens affrontent plusieurs défis majeurs.
D’abord, le vieillissement des plantations. Dans de nombreuses zones, les cacaoyers ont plus de trente ans et produisent moins qu’avant. Et le café n'a pas sa noblesse d'autrefois.
Ensuite, les maladies des cultures, notamment le virus du swollen shoot* qui détruit progressivement les arbres. À cela s’ajoute le changement climatique, qui perturbe les saisons agricoles, pluies imprévisibles, longues périodes de sécheresse, températures élevées. Sans oublier la pratique de l'orpaillage illégal qui détruit des plantations.
Au regard de toutes ces difficultés, la production nationale, autrefois supérieure à deux millions de tonnes, a connu ces dernières années une baisse notable.
•Campagne 2023-2024 : environ 1,67 million de tonnes
•Campagne 2024-2025 : environ 1,58 million de tonnes
•Prévision 2025-2026 : autour de 1,4 million de tonnes.
Mais la fatigue ne concerne pas seulement les plantations.
Dans plusieurs villages, les planteurs eux-mêmes vieillissent. Les jeunes, eux, regardent ailleurs: la ville, le commerce, les réseaux sociaux(buzz), les jeux hasards ou parfois l’exil.
« Nos enfants ne veulent plus faire ce travail », raconte un planteur de la région de Soubré. « Ils voient trop de souffrance. » a-t-il laissé entendre.
Qui gagne vraiment l’argent du cacao ?
La réponse se trouve dans la chaîne mondiale du cacao. Le planteur produit la matière première. Mais une fois exportées, les fèves entrent dans l’industrie internationale du chocolat.
Des groupes comme Nestlé, Mars Incorporated, Cargill ou Barry Callebaut transforment le cacao en beurre, poudre ou chocolat. C’est à ce stade que la valeur du cacao explose. Une simple tablette de chocolat vendue dans un supermarché occidental peut valoir plusieurs fois le prix du cacao acheté au planteur.
Autrement dit, la richesse du cacao se construit surtout après son départ des plantations ivoiriennes.
Le rôle de l’État
Face à cette réalité, l’État ivoirien tente de rééquilibrer la filière. À travers le Conseil du Café-Cacao, plusieurs mesures ont été engagées :
•augmentation progressive du prix payé aux producteurs
•programmes de régénération des vergers
•distribution de plants améliorés
•lutte contre les maladies du cacao
•encouragement à la transformation locale.
Aujourd’hui, près de la moitié du cacao ivoirien est transformée localement, une progression importante comparée aux décennies passées. Mais pour de nombreux observateurs, le défi reste immense.
Le paradoxe ivoirien
Le cacao est un pilier économique majeur. Il représente environ 15 % du produit intérieur brut et fait vivre près de six millions d’Ivoiriens.
Pourtant, dans certains villages producteurs, les routes restent difficiles, les centres de santé éloignés et les revenus agricoles incertains. Il faut avoir le courage de le dire, derrière chaque sac de cacao, il y a un visage, une famille et une histoire. Les chiffres parlent d’économie, mais sur le terrain ils parlent surtout de survie quotidienne.
C’est tout le paradoxe de l’or brun ivoirien, une richesse qui traverse les océans, mais qui peine parfois à transformer la vie de ceux qui la produisent.
L’espoir d’une filière plus juste
L’avenir du cacao ivoirien dépendra de plusieurs facteurs : la modernisation des plantations, l’amélioration des revenus des producteurs, la transparence du conseil café-cacao et surtout le développement de la transformation locale.
Car produire du cacao ne suffit plus. Il faut aussi maîtriser la chaîne de valeur. Dans les villages agricoles, les planteurs continuent pourtant de cultiver leurs parcelles avec patience. Parce que pour eux, le cacao n’est pas seulement une culture. C’est un héritage.
Mais si l’or brun doit continuer à porter l’économie ivoirienne, il devra aussi porter la dignité et l’espoir de ceux qui le cultivent.
Car derrière chaque tonne exportée vers les marchés du monde, occident, Amérique et Asie, il y a toujours une vérité simple à savoir. Le cacao et le café ivoirien enrichissent la planète, mais ses planteurs attendent encore d’en récolter pleinement les fruits.
Alex Adou



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