CULTURE / VILLAGE ZOUGLOU DU MASA : LA NUIT OÙ LE PEUPLE A REPRIS LA PAROLE.
Mercredi 15 avril 2026, il est 22 heures 45 minutes sur les bords de la lagune Ebrié du Palais de la Culture d’Abidjan, la scène du Village Zouglou ne s’ouvre pas simplement, elle s’embrase. Sous une charpente métallique traversée de faisceaux bleutés et de lumières crues, quelque chose de plus profond qu’un concert se joue. Une reconquête.
Les images parlent d’elles-mêmes, une scène saturée de décibels et de présence, des silhouettes habitées par le verbe, et en contrebas, un public compact, attentif, presque recueilli. Le dispositif scénique est frontal, sans fioritures inutiles, retour aux fondamentaux du zouglou, la parole, le rythme, et la sueur ne font qu'un. Les éclairages oscillent entre douche froide et halos incandescents, sculptant les corps comme pour mieux exposer la vérité qu’ils portent.
Aussitôt, la présence des "Doya" du zouglou tel que Petit Sako; Poignon; Bilé Didier se fait sentir dans les notes rétro qui ne laisse personne indifférent.
Puis arrive Lago Paulin, Il ne chante pas seulement. Il tranche. Il dissèque. Il rassemble. Dans une Côte d’Ivoire encore traversée par ses lignes de fracture politiques et sociales, Lago Paulin impose une suspension : ici, les appartenances se dissolvent dans le groove et la lucidité. Sa voix grave, maîtrisée, presque pédagogique devient un instrument de cohésion. Il rappelle, sans posture, que le zouglou est né pour dire ce que d’autres taisent.
« Le zouglou vivra » n’est pas un slogan ce soir-là. C’est une démonstration.
Autour de lui, les musiciens assurent une assise rythmique rigoureuse, presque militaire. La guitare dialogue avec les percussions dans une économie efficace, sans surcharge. Rien n’est décoratif : tout est fonctionnel, au service du message. Même les déplacements sur scène relèvent d’une chorégraphie implicite, où chaque pas semble pesé, pensé, engagé.
Le public, lui, n’est pas spectateur. Il est co-auteur. On le voit debout, téléphones levés, chant à l'unisson mais surtout corps penchés vers la scène, comme aspirés par cette énergie familière. Le Village Zouglou devient alors un espace thérapeutique de convergence sociale, un théâtre populaire où la distance entre artiste et foule s’efface.
Dans cette montée en intensité, le passage de Dobé Gnaoré agit comme une respiration fraternelle. Une présence de soutien, certes, mais surtout un rappel, le zouglou est une famille, une chaîne de transmission. Ici, chacun vient consolider l’autre.
Et pourtant, tout n’est pas parfait et c’est aussi ce qui rend la soirée authentique. Par moments, la balance sonore sature, certains faisceaux lumineux écrasent les visages, et l’organisation laisse filtrer une certaine improvisation. Mais ces failles techniques, loin de trahir l’événement, renforcent son caractère brut. Le zouglou n’a jamais été un art aseptisé.
Ce que Lago Paulin incarne ce soir, c’est la figure du « gardien du temple ». Non pas dans une posture figée, mais dans une dynamique vivante : préserver sans fossiliser, transmettre sans édulcorer. Il ne cherche pas à plaire à tout prix ; il cherche à rester juste.
Un Village Zouglou pour une première fois au MASA, l'on retient que l’art ne divertit pas seulement. Il interroge, il relie, il résiste.
Et dans la nuit d’Abidjan, entre lumière bleue et poussière levée, une certitude s’impose, le zouglou n’est pas nostalgie. Il est nécessité.
*Doya: ancien, précurseur
Alex Adou.



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