EDUCATION /ÉCOLE IVOIRIENNE : FORMER DES TALENTS, OUBLIER LES FONDATIONS
Il y a des décisions qui, prises isolément, semblent parfois être justes. Et puis, mises bout à bout, elles révèlent un malaise plus profond. Le cas des nouveaux enseignants d'art dramatique affectés au plan national.
Neuf (9) professeurs de lycée en arts dramatiques et onze (11) enseignants de collège en danse et chorégraphie. Vingt (20) au total, affectés dans des établissements d’Abidjan, Bassam, Dabou, Daoukro, Agboville et Abengourou, sous la houlette de N'dri Mathieu Kouadio, professeur de danse, chorégraphe international et chargé provisoire des affaires extérieures de la direction de la formation Artistique et Culturelle (DFAC).
" C'est un soulagement, une satisfaction de voir ces jeunes enseignants des arts dramatiques et danse enfin affectés depuis plusieurs mois d'attentes. Ils représentent l'espoir de toute une famille et je pense que d'ici peu, ils feront montre de leur savoir-faire et de leur talent pour l'avancée du système éducatif Ivoirien. Mais aussi, ils seront d'un apport positif pour l'industrie culturelle et économique de la Côte d'Ivoire '' a déclaré le chorégraphe et professeur de danse Mathieu Kouadio.
Certes, c'est une avancée significative, ces affectations, diront certains. Cependant, il reste un signal d’ouverture, diront d’autres. Car en face, une autre réalité, brutale, presque étouffée s'impose.
En effet, plus de 7000 enseignants de mathématiques et de physique-chimie attendent toujours d’être recrutés à la fonction publique. Alors, la question n’est plus de savoir si la décision est bonne, mais plutôt dans quel équilibre s’inscrit-elle ?
Par ailleurs, l’école ivoirienne est en train de changer. Et c’est une bonne nouvelle. Pendant trop longtemps, elle a été enfermée dans un modèle unique, où seuls les meilleurs en calcul ou en dissertation avaient droit à la reconnaissance.
Aujourd’hui, on ouvre les portes à d’autres intelligences.
On accepte enfin qu’un élève puisse briller autrement, sur une scène, dans un rôle, dans un mouvement. C’est une révolution silencieuse. Et elle mérite d’être saluée. Mais toute révolution mal maîtrisée peut devenir un déséquilibre.
<< Hier, la danse et la musique étaient mal vues, c'était considéré comme activité de paraisseux où de personnes sans ambition, aujourd'hui quand on regarde la vie de certaines stars et le FEMUA, on comprend mieux l'avancée des choses>> a laissé entendre Koné Aboubacar, parent d'élève à Abobo.
Pendant, que l’on apprend à certains élèves à déclamer, d’autres continuent de chercher, seuls, des réponses à des équations sans professeur pour les guider.
Dans certaines classes, l’art trouve sa place.
Dans d’autres, la science perd la sienne. Et c’est là que le bât blesse naît.
Un système éducatif ne peut pas fonctionner à deux vitesses. Il ne peut pas promouvoir la créativité tout en laissant ses disciplines fondamentales s’effriter. Car les conséquences, elles, sont bien réelles.
Ce sont des élèves découragés face à des matières devenues incompréhensibles. Ce sont des orientations subies, dictées non par la vocation, mais par la disponibilité des enseignants. C'est aussi, des rêves abandonnés faute d’accompagnement.
Et à long terme, c’est un pays qui risque de manquer de ceux qui construisent :
ingénieurs, techniciens, médecins, chercheurs.
Mais le paradoxe ne s’arrête pas là.
Car, même du côté des arts, la promesse reste inachevée.
Former à l’art dramatique, à la danse, à la création… pour quoi faire, si derrière, il n’y a pas de scène ?
Pas assez de salles de spectacle, des centres culturels en difficulté, des festivals scolaires en perte de souffle.
Le Festival des Arts et de la Culture en Milieu Scolaire, autrefois creuset de talents, semble aujourd’hui chercher un second souffle. Et en dehors de quelques vitrines comme le Marché des Arts du Spectacle d’Abidjan (MASA), l’écosystème reste fragile.
Alors que deviennent ces élèves qu’on forme à s’exprimer ?
Ils improvisent, ils se débrouillent. Ils se replient parfois sur les réseaux sociaux, faute d’espace structuré. Ou pire ils abandonnent. C’est cela, le vrai drame.
Former des élèves sans débouchés ou former sans accompagnement. C'est aussi former sans vision globale. Que ce soit en sciences ou en arts, le résultat est le même, une jeunesse laissée à elle-même.
Et pourtant, les solutions existent. Elles sont connues. Elles sont à portée de main. Il faut recruter massivement dans les disciplines scientifiques.
Urgemment, Il faut maintenir et structurer l’enseignement des arts.
Intelligemment, Il faut surtout penser en termes d’écosystème.
Il est temps de créer des espaces d’expression dans chaque commune. Réhabiliter les centres culturels des communes modestes. Ce n'est pas tout, il faut redonner vie et ambition au festival scolaire, en le modernisant, en le médiatisant. Impliquer le secteur privé, qui doit comprendre que la culture n’est pas un luxe, mais une économie. Et connecter enfin l’école au monde réel, aux industries culturelles, aux métiers techniques, aux opportunités concrètes. Des propositions qui me semblent, opportun.
En réalité, ce que réclame l’école ivoirienne pour ma part, ce n’est pas un choix entre l’artiste et le scientifique, c’est une vision. Une vision où l’on forme des esprits capables de calculer et des âmes capables de ressentir.
Une vision où l’on n’oppose pas, mais où l’on construit.
Aujourd’hui, le pays avance. Mais il avance en déséquilibre. D’un côté, des élèves apprennent à jouer des rôles sans scène pour les accueillir. De l’autre, des élèves cherchent des repères scientifiques sans enseignant pour les guider.
Entre les deux, une génération entière tente de trouver sa place.
L’école ivoirienne est à un tournant. Elle peut devenir un modèle d’équilibre, de modernité, d’intelligence collective. Ou s’enfermer dans des choix fragmentés, sans cohérence durable.
Former des artistes est une ambition. Former des scientifiques est une nécessité. Mais construire une nation exige les deux.
Sinon, nous prendrons le risque de former des talents, sans jamais leur donner les moyens de bâtir l’avenir. Bon vent, aux nouveaux fonctionnaires d'art dramatique et de danse.
Alex Adou



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