EMPLOI / NOUNOUS EN CÔTE D'IVOIRE : LES MAINS QUI SERVENT, LES CORPS QU'ON BRISE.
Dans l’ombre des maisons ivoiriennes, des milliers de jeunes filles vivent entre exploitation, silence et violences sexuelles. Une tragédie sociale banalisée qui prend de l'ampleur dans nos maisons.
Oui, il y a des cris qui ne traversent pas les murs, des larmes qui sèchent avant même d’avoir été vues. Et des vies qui s’effacent dans le vacarme quotidien des foyers.
Filles de ménages où encore domestiques, aujourd'hui, en Côte d’Ivoire, elles sont appelées “nounous”. Un mot presque affectueux, qui masque une réalité bien plus brutale. Derrière ce terme se cachent des adolescentes, parfois des enfants, arrachées à leur village, confiées à des familles urbaines avec l’espoir d’un avenir meilleur. Mais pour beaucoup, cet avenir se transforme en piège.
Elles se lèvent avant tout le monde. Elles dorment après tout le monde. Elles mangent après tout le monde. Et souvent, elles souffrent en silence.
Une violence ordinaire devenue système dans certains foyers, la violence n’est pas une exception, c'est une routine.
Pire, une assiette mal lavée, un enfant qui pleure, un retard de quelques minutes et la sanction tombe (gifles, insultes, privations).
Mais, le plus grave ne laisse pas toujours de traces visibles.
Dans l’intimité des chambres, loin des regards, certaines subissent l’indicible : attouchements, harcèlement, viols. L’homme de la maison devient prédateur. Et la victime, prisonnière. Prisonnière de sa condition sociale, de son âge, de sa peur.
Car, parler, c’est risquer d’être chassée où d'être traitée de tous les noms. Aussi, parler, c’est ne plus avoir où dormir. Parler, c’est parfois ne plus exister, alors elles se taisent, souvent à jamais.
Le poids du silence social
Ce silence n’est pas seulement individuel. Il est collectif. Dans une société où le viol reste tabou, où la parole des plus faibles est souvent disqualifiée, ces jeunes filles deviennent invisibles. Leur souffrance dérange. Elle met à nu des contradictions profondes. Comment une société peut-elle protéger ses enfants tout en tolérant que d’autres soient exploités dans leurs propres maisons ?
La réponse est brutale : parce qu’elles ne sont pas “nos” enfants.
Il existe une hiérarchie silencieuse des vies. Et en bas de l’échelle, il y a ces filles sans voix, sans statut, sans défense. Une pauvreté qui fabrique des victimes à l’origine de tout, il y a souvent de la misère.
Cependant, des parents espèrent offrir une chance à leur fille. Et des intermédiaires qui promettent une scolarisation, une formation, une vie meilleure et des rêves aux parents et aux naïves. Mais une fois en ville, la réalité change, pas d’école, pas de salaire digne, ni de protection.
Juste du travail, beaucoup de travail. Et parfois, de la violence.
Ce système ne tient pas seulement sur la misère économique. Il repose sur une forme d’acceptation sociale. Une normalisation de l’inacceptable.
Des lois sans voix
La Côte d’Ivoire dispose pourtant de textes qui protègent les enfants, qui condamnent les violences sexuelles, qui interdisent l’exploitation.
Mais entre la loi et la maison, il y a un fossé. Qui contrôle ce qui se passe derrière les portes fermées ?
Qui écoute ces filles quand elles osent parler ? Qui les protège réellement ?
Et pourtant, trop souvent, les affaires se règlent “en famille”. Souvent, la honte étouffe la justice, et les bourreaux continuent leur vie, pendant que les victimes portent seules le poids du traumatisme.
Réapprendre à voir.
Le véritable drame, ce n’est pas seulement que ces violences existent. C’est qu’elles ne choquent plus assez. Comme, nous le démontre, le film de Franck Vléhi "les Nounous". Malheureusement, nous avons appris à détourner le regard, à banaliser, à justifier ce fléau.
“C’est comme ça.”
“Elle est venue pour travailler.”
“Elle doit être forte.”
"Il faut se battre pour gagner sa vie".
Non. Aucune enfant ne vient au monde pour être brisée. Aucune pauvreté ne justifie la violence. Ni, Aucune tradition ne peut excuser le viol. Il faut briser le cycle, Il est temps de rompre ce silence. Cela commence par un changement de regard.
Au regard des constats, il faut juste voir la nounou, non pas comme une aide, mais comme une personne, un membre familial. Une enfant parfois où une simple vie.
Pour ce faire, Cela passe par : une application réelle des lois, des mécanismes de dénonciation accessibles et sécurisés, une responsabilisation des familles, une éducation collective sur le respect, le consentement, la dignité. Mais surtout, cela exige du courage.
•Le courage de dire et de dénoncer.
•Le courage d’écouter.
•Le courage d’agir.
En résumé, ces jeunes filles ne demandent pas la pitié. Elles demandent la justice.
Elles ne demandent pas qu’on parle à leur place. Elles demandent qu’on les entende, car elles veulent juste se sentir aimer et se considérer humaine.
À la fin, quelle société voulons-nous être, si celles qui vivent sous nos toits vivent dans la peur ?
Soulignons que, le silence protège les bourreaux. La parole libère les victimes et l’indifférence, elle, tue lentement. C'est sur ces sentiers que j'attends les féministes et les actions du 8 mars.
Alex Adou.



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