MUSIQUE / QUAND LE VERBE BRÛLE : ARIS'LAM OU L'ARCHITECTURE D'UNE CONSCIENCE EN SCÈNE
Au cœur du MASA 2026, dans la pénombre presque sacrée de la salle Niangoran Porquet, AriS’LAM, de son vrai nom Johnson Jefferson Aristide, n’est pas venu déclamer. Il est venu déposer une charge. Une charge humaine, dense, presque incandescente. Slam et âme en fusion n’est pas un titre : c’est un programme, une promesse tenue avec une rigueur presque liturgique.
Dès la première image, tout est dit, un faisceau de lumière verticale découpe l’espace, isole le corps, sanctifie la parole. Le décor est réduit à l’essentiel un micro, un pied, un musicien en retrait, quelques instruments comme suspendus dans l’ombre. Cette économie scénique, fidèle à son dossier artistique, agit comme un révélateur brutal : ici, rien ne viendra masquer la fragilité du texte. Et c’est à la fois la force et la faille du spectacle.
Le costume noir, épouse cette logique de dépouillement. Sobre, presque effacé, il laisse toute la place à l’incarnation. Mais sur scène, AriS’LAM ne disparaît pas, il s’impose autrement. Sa prestance est dense, enracinée, presque tellurique. Il ne bouge pas beaucoup, mais quand il avance, c’est comme s’il déplaçait l’axe même de la scène. Il maîtrise le plateau avec une intelligence rare, une économie du geste, une précision du regard, une tension constante dans la posture.
Puis vient la lumière et là, le spectacle change de régime.
Des halos intimistes aux éclats presque agressifs de projecteurs multicolores, la scénographie lumineuse bascule d’une introspection à une quasi célébration. Mais cette rupture, visuellement puissante, manque parfois de cohérence dramaturgique. Là où le texte appelle la continuité émotionnelle, la lumière impose une fragmentation. Le spectateur oscille alors entre immersion et distraction.
Les textes, eux, restent le cœur battant. AriS’LAM confirme ce qu’il annonce : un slam pluriel, accessible, traversé par des urgences sociales et générationnelles. On retrouve cette écriture influencée par le rap, dans la rythmique, dans l’attaque des mots, dans la densité des images avec des échos perceptibles à Youssoupha. Mais là où le texte frappe juste, il lui arrive aussi de s’étirer. Certaines séquences manquent de resserrement dramaturgique, comme si l’émotion, au lieu d’être contenue, se diluait dans la durée.
La synchronisation avec le pianiste (ou musicien) révèle une intention forte, mais encore inégale. Par moments, la fusion est réelle, le son épouse la parole, la soutient, la prolonge. Et puis, ailleurs, une légère désynchronisation s’installe, non pas technique, mais sensible. Comme si chacun avançait dans sa propre temporalité. Le dialogue devient alors juxtaposition, et la magie s’effrite légèrement.
Mais, c’est face au public que tout se joue vraiment.
L’image est saisissante : une salle plongée dans une brume légère, des dizaines de lumières de téléphones qui scintillent comme une constellation humaine. AriS’LAM, à genoux, face à eux. Ce n’est plus une performance c’est une offrande. Il capte, il retient, il suspend le temps. Le public n’est pas spectateur, il est impliqué, presque convoqué émotionnellement.
Et pourtant, c’est ici que réside une autre limite.
À force de chercher l’interaction, certains moments flirtent avec une forme d’insistance. L’émotion, au lieu de surgir, semble parfois sollicitée. Le risque est subtil mais réel, passer de la sincérité à la démonstration. Et dans un art comme le slam, où la vérité est la matière première, cette frontière est cruciale.
Aujourd'hui, AriS’LAM est incontestablement un grand slameur. Son parcours du Congo Brazzaville à la scène africaine, jusqu’à son titre de champion continental n’est pas un hasard. Il possède la voix, la présence, la vision. Mais au Marché des Arts et du Spectacle Africain d'Abidjan - MASA, il nous rappelle aussi que la maîtrise n’est pas encore l’aboutissement.
Il lui reste à épurer davantage, à faire confiance au silence, à resserrer l’impact de ses textes, à harmoniser pleinement la relation musique; parole; lumière.
Car dans ses meilleurs moments, AriS’LAM ne performe pas, il transperce.
Et dans ses zones de fragilité, il nous montre quelque chose de plus rare encore,
un artiste en train de devenir.
Alex Adou
Journaliste / prix meilleur critique d'art - MASA 2026



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