CULTURE/ BLAH-SAY À LA SALLE NIANGORAN PORQUET : LE CORPS, LA PAROLE ET LA RUSE EN PARTAGE
MASA 2026 — Salle Niangoran Porquet, 13 avril 2026
Il y a des œuvres qui se regardent. Et puis il y a celles qui vous regardent en retour, qui vous interrogent, vous déplacent, vous obligent à ressentir avant même de comprendre. Nizié, de la Compagnie Blah-say, appartient à cette seconde catégorie. Un conte, oui, mais un conte qui déborde de lui-même pour devenir une expérience sensorielle, sociale et profondément humaine.
Introduction
Dans la présentation, une image s’impose avec une force presque archaïque : deux corps féminins, genoux à terre, enracinés, supportant un troisième corps dressé au-dessus d’eux. Une construction humaine, fragile et puissante à la fois. Cette image n’est pas anodine. Elle contient déjà tout le spectacle. Elle dit la condition, elle dit le poids, elle dit aussi l’élévation.
Description de la scène
Sur ce plateau volontairement dépouillé, où quelques éléments: calebasse, tambour, grelots suffisent à convoquer tout un imaginaire, la mise en scène fait le choix de l’essentiel. Rien n’est superflu. Tout est signifiant. Le fond noir absorbe le regard, tandis que des lumières chaudes viennent sculpter les corps, recréant l’intimité d’un feu de camp, ce lieu originel où naissent les récits et se transmettent les vérités.
À droite, légèrement en retrait, le musicien ne se contente pas d’accompagner. Il veille et respire avec les comédiennes. Assis et attentif ses frappes de tambour, ses ponctuations sonores, ses silences mêmes, participent à l’écriture du spectacle. Il est une présence discrète mais structurante, une colonne vertébrale invisible. Mais aussi accompagné d'un enregistrement sonore qui présente tradition et modernité dans l'écriture du metteur en scène.
Analyse et rôle des comédiennes
En effet, au centre de tout, trois comédiennes. Trois voix. Trois corps. Trois énergies qui se croisent, se répondent, se soutiennent. Elles ne jouent pas seulement des personnages, elles incarnent des états, des forces, des tensions sociales. Tour à tour narratrices, figures symboliques ou incarnations charnelles, elles naviguent avec une précision remarquable entre les registres.
Le conte de Nizié, raconte l'histoire d’une femme intelligente confrontée à la convoitise et à la précarité, un terrain d’exploration des rapports de pouvoir et de la condition féminine. Mais, là où le spectacle frappe juste, c’est dans sa manière de ne jamais enfermer son propos dans un discours. Il passe par le corps, par le rythme, par l’image.
Cette fameuse image initiale reprise, transformée, habitée devient une métaphore filée. Celle d’une société où certaines portent pendant que d’autres s’élèvent, mais aussi celle d’une solidarité nécessaire pour survivre et se transformer. Nizié n’est pas seulement une héroïne rusée. Elle est une pensée en mouvement. Une stratégie vivante.
Le travail corporel est d’une grande justesse. Les appuis au sol, les déséquilibres, les transitions fluides entre les états créent une tension permanente. La lumière, en clair-obscur, vient renforcer cette dimension artistique, donnant parfois au spectacle des allures de tableau vivant, presque pictural.
Les costumes, ancrés dans une esthétique traditionnelle sans tomber dans le folklore, accompagnent cette dynamique. Les pagnes, les motifs, les coiffes deviennent des signes, des prolongements du récit, des marqueurs identitaires.
Critique
Mais, cette richesse est aussi, par moments, sa propre limite. À force de densité symbolique et de composition visuelle, le spectacle flirte parfois avec une forme de saturation. Certaines séquences, très chargées en intentions, ralentissent la progression narrative et peuvent égarer un spectateur moins averti.
De même, la séparation spatiale entre les comédiennes et le musicien, bien que lisible, aurait gagné à être davantage poreuse, pour renforcer l’organicité de l’ensemble.
Et pourtant, ces légers déséquilibres n’entament en rien la puissance globale de l’œuvre. Car Nizié touche juste là où beaucoup échouent : dans sa capacité à rester profondément humain.
Conclusion
Cependant, il y a, dans ce spectacle, une sincérité palpable. Une volonté de dire le monde sans artifice inutile. De questionner sans imposer. De transmettre sans figer.
Ce lundi 13 avril 2026, à la salle Niangoran Porquet, Blah-say n’a pas simplement raconté une histoire. Elle a rappelé que le conte, en Afrique, n’est pas un divertissement. C’est une arme douce. Un outil de pensée. Un espace de résistance. Même, si la modernité tente parfois de dénaturer l'authenticité du conte Africain par l'esprit libre de la créativité.
Et dans cette image d’une femme portée pour mieux s’élever, il y a peut-être une vérité universelle, nous ne nous élevons jamais seuls. Mais avec intelligence, courage et solidarité, il est encore possible de transformer le poids en puissance.
Comme l'on le dit dans la pièce << Une femme belle n'est pas bête, mais une femme belle embête les hommes sont bêtes>>.
Alex Adou
Journaliste, critique d'art MASA



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