CULTURE/ MASA 2026 : ENTRE-TEMPS, LA DANSE IMPLACABLE DE NOS LÂCHETÉS COLLECTIVES.
Le dimanche 12 Avril, au Marché des Arts du Spectacle Africain d'Abidjan (MASA) 2026, dans l’écrin feutré de la Salle Niangoran Porquet, Entre-Temps de la Compagnie Moaye Ivoire ne s’est pas contenté d’occuper la scène avec la chance. Il a habité les consciences et il a dérangé les certitudes. Avec une précision presque chirurgicale, il a mis à nu, ce que nous refusons souvent de regarder, notre propre responsabilité dans les fractures sociales collectives.
Dès les premières secondes, le plateau impose son silence. Un vide assumé, presque austère. Ici, rien pour distraire. Aucun décor pour rassurer. Juste l’espace, brut, comme une page blanche où les corps vont écrire l’indicible. Ce dépouillement n’est pas une économie de moyens : c’est une prise de position. Une manière de dire que tout est déjà là, dans nos rapports, dans nos tensions, dans ce qui circule entre nous sans jamais se dire.
Puis les corps apparaissent. Quatre présences. Quatre trajectoires. Mais déjà, une absence, celle du lien.
Vêtus de costumes clairs, le kaki scolaire avec un capuchon, presque uniformes, les danseurs semblent posséder le savoir et appartenir à une même humanité standardisée. Et pourtant, très vite, les fissures émergent. Car derrière cette neutralité textile se cache une vérité plus brutale : nous nous ressemblons, mais nous ne nous portons pas. Le costume unifie les silhouettes, mais révèle les fractures. Il efface les identités pour mieux exposer les responsabilités.
La chorégraphie, signée GOLY Haulaty Elyée, s’installe dans une lente montée de tension. Tout commence dans une indifférence presque banale, celle que le dossier de presse évoque comme point de départ. Les corps coexistent, mais ne se rencontrent pas. Ils partagent l’espace sans jamais le construire ensemble.
Et puis, imperceptiblement, quelque chose bascule.
Les gestes se durcissent. Les trajectoires se heurtent. Les contacts deviennent des frictions. Ce qui relevait du simple voisinage devient confrontation. On assiste à une véritable chorégraphie des rapports de force, où chaque appui peut devenir domination, chaque déséquilibre une tentative de prise de pouvoir.
Mais, là où Entre-Temps frappe avec le plus de justesse, c’est dans sa manière de traiter le refus de responsabilité. Les corps évitent, contournent, fuient. Les regards se dérobent. Personne ne porte. Personne n’assume. La faute circule, glisse, rebondit d’un corps à l’autre sans jamais trouver d’ancrage.
C’est une danse de l’évitement. Une danse profondément contemporaine.
Et soudain, la lumière devient langage.
Dans un dispositif d’une grande finesse, la pièce alterne entre douches chaudes (rouge) et froides (vert), sculptant les corps comme des états émotionnels. La lumière rouge expose, brûle presque. Elle révèle la tension musculaire, la fatigue, la vérité des chairs. Elle accuse. Elle met face à soi.
À l’inverse, la lumière verte distance. Elle fige. Elle anonymise. Les corps deviennent silhouettes, presque fantomatiques, comme dissous dans une forme de retrait collectif.
Entre ces deux températures, la pièce respire ou suffoque.
Au centre, parfois, un cercle de lumière isole les danseurs. Un espace clos, presque carcéral. Comme si le groupe, incapable de se réinventer, se condamnait lui-même à tourner en rond. Cette image, d’une puissance rare, résume à elle seule toute la dramaturgie : nous sommes ensemble, mais enfermés dans nos propres refus.
Les interprètes, eux, impressionnent par leur présence. Rien de démonstratif. Rien d’ornemental. Leur danse est dense, habitée, presque intérieure. Ils ne jouent pas, ils traversent. Chaque geste semble naître d’une nécessité, chaque arrêt d’une tension non résolue.
Et surtout, ils portent une fatigue. Une fatigue qui dépasse le corps. Une fatigue sociale. Celle de devoir toujours s’ajuster, se défendre, exister dans un collectif qui ne tient plus.
Puis vient le dernier mouvement. Celui que beaucoup attendent comme une résolution.
Mais Entre-Temps refuse la consolation.
Le cycle recommence. Les mêmes schémas. Les mêmes erreurs. Les mêmes silences.
Aucune catharsis. Aucun apaisement.
Juste cette vérité, brutale, tant que nous refusons d’agir, rien ne change.
Dans le paysage du MASA 2026, souvent traversé par des propositions séduisantes ou spectaculaires, cette œuvre de KOUASSI Amany Stéphane fait un choix radical : celui de l’inconfort. Celui de la lucidité.
Et c’est précisément pour cela qu’elle compte.
Parce qu’au-delà de la danse, Entre-Temps nous regarde à la fin. Elle nous interroge.
Car , dans ce clair-obscur humain, une question persiste, lancinante :
sommes-nous encore capables, collectivement, de sortir de l’ombre, ou préférons-nous y rester, ensemble, mais seuls ?
Alex Adou
Journaliste, critique d'art / MASA



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