LITTÉRATURE / LES BAYAS DE KIBIBI : QUAND LA LITTÉRATURE OSE ARRACHER LE PAGNE DU SILENCE.

Dans nos sociétés africaines, il existe des sujets que l’on enterre vivants sous le poids des traditions, de la religion et de la peur du regard collectif. La sexualité en fait partie. On la pratique dans le secret, on la condamne en public, on la juge sans jamais la comprendre. Avec Les Bayas de Kibibi, Lady S choisit de traverser ce territoire miné avec une audace rare dans la littérature ivoirienne contemporaine. Et si les histoires érotiques africaines s'emencipaient Lauréat du Lili Women Festival Award Abidjan 2023, ce recueil de cinq récits, condensé en 106 pages, Edition St GRAAL Ivoirien, n’est pas seulement un ouvrage sur le sexe. C’est un miroir brutal tendu à une société africaine qui refuse souvent de regarder ses propres contradictions. Lady S ne cherche pas à scandaliser gratuitement ; elle cherche à provoquer une conversation que beaucoup redoutent encore. L'audace thérapeutique En effet, dès les premières pages, l’auteure entraîne le lecteur dans un univers où désir, identité, honte, religion et hypocrisie sociale s’entremêlent. Elle écrit avec une liberté presque dérangeante, parce qu’en Afrique, parler de sexualité demeure un acte de défiance culturelle. Ici, l’érotisme n’est pas décoratif ; il devient un outil de dénonciation sociale. Chaque récit ressemble à une porte entrouverte sur des réalités que l’on croise tous les jours sans jamais les nommer. De même, le véritable courage de Lady S réside dans son traitement des identités marginalisées. Elle ose humaniser des personnages que la société préfère caricaturer ou condamner : personnes transgenres, homosexuels, êtres déchirés entre leur foi, leur corps et le regard des autres. Elle pose des questions inconfortables que beaucoup évitent : Que devient un être humain lorsque la société refuse son existence ? Qui décide de la normalité ? Et pourquoi l’Afrique parle-t-elle autant de morale tout en vivant dans une profonde hypocrisie sexuelle ? À travers ces interrogations, Les Bayas de Kibibi cesse d’être un simple recueil littéraire ; il devient un document social. L’auteure démonte les mécanismes du rejet collectif : le poids des traditions, la violence des préjugés, l’ambiguïté des religieux, mais aussi le silence complice des familles. Chez Lady S, le tabou n’est pas seulement sexuel, il est psychologique, spirituel et politique. L'effet psychologique Le livre possède également une dimension presque thérapeutique. Le témoignage du psychologue Ulrich Koff, visible sur la quatrième de couverture, n’est pas anodin. Ce texte agit comme une bibliothérapie moderne : il force le lecteur à confronter ses propres contradictions. Certains y verront une provocation ; d’autres, une libération. Mais personne n’en ressort totalement indifférent. L’écriture de Lady S est directe, parfois crue, mais profondément humaine. Elle ne cherche pas à embellir la réalité africaine avec des discours folkloriques ou moralistes. Son regard de citoyenne du monde, nourri par ses voyages à travers quarante-quatre (44) pays des 5 continents lui permet de comparer, d’observer et surtout de questionner nos enfermements culturels. Son féminisme et son panafricanisme ne s’opposent pas à l’Afrique, ils interrogent plutôt notre capacité à évoluer sans perdre notre humanité. En Afrique le tabou est sacré Cependant, le livre risque de heurter une partie du public africain conservateur. Et c’est précisément là que réside sa puissance. Une œuvre importante n’est pas forcément celle qui rassure, c’est souvent celle qui dérange assez pour obliger la société à réfléchir. Les Bayas de Kibibi, dérange parce qu’il dévoile ce que beaucoup préfèrent cacher sous le voile de la bienséance. Par ailleurs, dans une Afrique en pleine mutation, entre modernité numérique et traditions rigides, Lady S rappelle que les bouleversements sociaux ne concernent pas seulement la politique ou l’économie, mais aussi le rapport au corps, au désir et à l’identité humaine. Son œuvre pose une question fondamentale : peut-on prétendre construire une société moderne tout en refusant d’écouter certaines réalités humaines ? Enfin, avec Les Bayas de Kibibi, Lady S ne demande pas forcément que tout le monde adhère à ses positions. Elle exige simplement une chose devenue rare : le droit de parler sans être immédiatement condamné. Et peut-être que la vraie révolution de ce livre commence précisément là. Pour l'heure, les Bayas de KIBIBI émettent un son qui égaie mon esprit ma très chère Lady S. Par Alex Adou

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