SOCIÉTÉ : À ABIDJAN, LA PLUIE NE TUE PLUS SEULE PLUTÔT NOS SILENCES AUSSI

À Abidjan, la pluie ne tombe plus simplement du ciel. Elle tombe désormais sur des blessures ouvertes, sur une ville essoufflée, sur des familles qui vivent chaque hivernage comme une condamnation silencieuse. Chaque année, les mêmes images reviennent avec une violence presque devenue familière : des maisons englouties par les eaux, des enfants emportés dans les caniveaux, des mères en pleurs devant quelques vêtements et matelas trempés, des routes transformées en fleuves boueux, des quartiers plongés dans le noir et dans l’angoisse. Et chaque année, la même question revient dans les maquis, les grains, sur les antennes radio, dans les gbakas, sur les réseaux sociaux : combien faudra-t-il encore de morts pour comprendre que ces drames ne sont plus naturels ? Car depuis plus de dix ans, les saisons pluvieuses se succèdent avec leur lot d’inondations, de déguerpissements, de noyades et de deuils. Les ministres changent. Les experts défilent. Les promesses s’accumulent. Mais la ville continue de se noyer dans les mêmes erreurs. Le plus douloureux dans cette tragédie ivoirienne, ce n’est même plus la pluie. C’est notre capacité collective à nous habituer à l’inacceptable. À peine les eaux se retirent que les discours officiels commencent : réunions d’urgence, visites ministérielles, annonces de projets, compassion médiatique. Puis le soleil revient et avec lui l’oubli. Jusqu’à la prochaine victime. Peut-être que cette fois-ci des collectes de fonds seront levées par des influenceurs qui savent bien le faire. Pourtant, la vérité est connue de tous. Les inondations à Abidjan ne sont pas seulement une affaire de climat. Elles racontent surtout le désordre urbain, la pauvreté, l’abandon des quartiers populaires, les constructions anarchiques, les caniveaux étouffés par les déchets et parfois même les complicités administratives qui autorisent l’occupation de zones dangereuses. Dans certains quartiers, les populations vivent littéralement au bord de la mort. Des familles construisent près des ravins parce qu’elles n’ont pas d’autre choix. Des enfants traversent des eaux souillées pour aller à l’école. Des habitants dorment avec l’oreille tendue vers le bruit de la pluie, redoutant l’effondrement d’un mur ou l’arrivée brutale des eaux. Et pourtant, malgré les drames répétés, la prévention reste faible. Une ville moderne devrait afficher clairement ses zones rouges, alerter massivement ses habitants avant les fortes pluies, interdire réellement les constructions dans les secteurs à risque et organiser des systèmes communautaires de secours. Mais chez nous, on intervient souvent après le drame. Comme si la mort devait d’abord frapper pour rendre l’urgence crédible. Le paradoxe est cruel : les populations sont accusées d’insalubrité pendant que certaines infrastructures restent abandonnées ou inachevées pendant des années. Oui, les déchets bouchent les caniveaux. Oui, certains comportements aggravent les risques. Mais comment demander une discipline parfaite dans des quartiers parfois oubliés des politiques publiques ? La pluie révèle toujours les fractures d’une société. Elle révèle les riches quartiers qui résistent et les zones populaires qui sombrent. Elle révèle les promesses, les grands discours sans suivi. Elle révèle aussi une urbanisation qui court plus vite que l’organisation de la ville. Et pendant ce temps, des vies disparaissent dans une indifférence qui devient dangereuse. À force de banaliser les catastrophes, nous finissons par transformer les victimes en simples statistiques saisonnières. Or derrière chaque noyade, il y avait un prénom, une famille, un avenir. Sauver des vies en période de pluie ne demande pas seulement des milliards ou des conférences internationales. Cela exige du courage politique, de la rigueur dans l’urbanisation, de la transparence dans les projets publics, mais aussi une véritable culture citoyenne de prévention. Il faut des alertes météo accessibles à tous. Des brigades locales de vigilance. Des écoles sensibilisées aux risques. Des sanctions contre les constructions illégales. Des politiques de relogement humaines et durables. Et surtout, une volonté réelle d’anticiper au lieu de toujours subir. Parce qu’au fond, la pluie n’est pas l’ennemie d’Abidjan, ni des grandes villes du pays. Le véritable danger, c’est l’habitude. L’habitude des morts. L’habitude des promesses politiques. L’habitude des drames qui deviennent des saisons à part entière. Pour éviter le pire, chaque citoyen devrait avoir des notions de secourisme. Se former le plutôt. Car, une nation qui s’habitue à ses tragédies finit lentement par perdre sa capacité à protéger les siens. Alex Adou

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