SOCIÉTÉ / DISPARITIONS SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX: ENTRE DÉTRESSE FAMILIALE, DÉSINFORMATION ET BANALISATION DU DANGER EN CÔTE D'IVOIRE

Chaque semaine en Côte d’Ivoire, les réseaux sociaux se transforment en gigantesque avis de recherche. Facebook, WhatsApp, TikTok et même les statuts privés deviennent des murs d’alertes où des familles, paniquées, publient les photos de leurs enfants, frères, sœurs ou proches portés disparus. « Aidez-nous à retrouver notre fille », « Il est sorti depuis hier et n’est jamais revenu », « Partagez massivement s’il vous plaît ». " Avis de recherche ''etc. En quelques heures, la toile s’enflamme. Les internautes partagent avec émotion, colère et parfois peur. Des milliers de personnes se mobilisent, des théories apparaissent, des accusations fusent, des noms de personnalités politiques, d’hommes d’affaires ou de prétendus réseaux criminels sont parfois évoqués sans aucune preuve. La compassion collective devient alors un tribunal populaire numérique. Pourtant, quelques jours plus tard, la réalité prend souvent une autre tournure. L’adolescent “disparu” est retrouvé vivant. La jeune fille “introuvable” était chez une amie. Le jeune homme “kidnappé” avait fui un conflit familial. Et soudain, le silence s'installe. Plus aucun détail. Plus aucune explication. Plus aucune transparence. On évoque désormais “la discrétion familiale”. Cette situation, devenue presque banale, soulève aujourd’hui une question sociologique majeure : les réseaux sociaux sont-ils encore un outil d’alerte citoyenne ou deviennent-ils progressivement une fabrique d’émotions collectives incontrôlées ? Dans une société marquée par la peur, les rumeurs et l’instantanéité numérique, l’émotion prend souvent le dessus sur la vérification. La publication devient plus rapide que l’enquête. La douleur familiale, légitime au départ, se transforme parfois en spectacle viral où chacun devient enquêteur, analyste ou accusateur. Le plus inquiétant reste les conséquences invisibles. Car pendant que l’opinion publique s’agite, les véritables criminels observent aussi. Les malfaiteurs peuvent profiter de cette exposition excessive pour collecter des informations personnelles sur les familles, les habitudes des victimes, les écoles fréquentées, les quartiers ou les vulnérabilités sociales. Certains peuvent même instrumentaliser cette confusion générale pour banaliser les vraies disparitions. À force de voir des alertes se multiplier sans suivi clair, la population risque progressivement de ne plus distinguer une fugue familiale d’un enlèvement réel. Et c’est là que le danger devient collectif. Une société qui doute systématiquement des avis de recherche finit par devenir moins réactive face aux vraies urgences. La banalisation émotionnelle peut tuer la solidarité citoyenne. Pourtant, il serait injuste de condamner totalement ces publications. Dans plusieurs cas, les réseaux sociaux ont permis de retrouver rapidement des personnes réellement en danger. La mobilisation numérique peut sauver des vies lorsqu’elle est encadrée avec responsabilité. Mais la Côte d’Ivoire doit désormais réfléchir à un mécanisme plus structuré. Il devient urgent de : •renforcer la collaboration entre familles et forces de sécurité ; •créer une plateforme officielle de signalement des disparitions ; •limiter la diffusion des informations sensibles concernant les mineurs ; •exiger un communiqué clair lorsque la personne est retrouvée ; •sensibiliser les administrateurs de groupes Facebook et WhatsApp contre la désinformation ; •sanctionner les fausses alertes et accusations sans preuve. Au-delà du numérique, cette crise révèle aussi un malaise social profond : difficultés de communication familiale, détresse psychologique des adolescents, pression sociale, solitude émotionnelle et influence incontrôlée des réseaux sociaux sur les comportements des jeunes. Nous l'avons observé lors d'une tournée de sensibilisation sur la question de la santé mentale auprès des adolescents en 2025. Et derrière chaque “disparition virale”, il y a souvent une famille dépassée, une société anxieuse et une opinion publique devenue dépendante de l’émotion instantanée. La compassion reste une force noble. Mais sans responsabilité, elle peut devenir une arme dangereuse. La Côte d’Ivoire doit apprendre à protéger ses véritables disparus sans transformer chaque inquiétude familiale en tempête numérique nationale. Car à force de crier au danger sans discernement, le jour où le vrai drame surgira, plus personne ne regardera. 🛑Soyons responsable sur les réseaux sociaux Par ALEX ADOU

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