SOCIÉTÉ : TABASKI 2026 : LA FOI N’A PAS DISPARU, MAIS LES MOYENS S’ÉPUISENT

Mercredi 27 mai, à l’aube de cette Tabaski 2026, beaucoup de familles musulmanes ivoiriennes ne rêvent pas d’un grand mouton. Elles rêvent simplement de sauver la dignité de la fête. Dans plusieurs quartiers d’Abidjan, comme certaines villes de l'intérieur, des pères de famille ont passé des heures devant les marchés à bétail, calculatrice invisible dans la tête, regard perdu devant des prix devenus irréels. Des mères ont préféré éviter certaines visites familiales pour ne pas exposer leur gêne. Des enfants, eux, ont compris plus vite que prévu que la vie devient difficile. Cette année, la Tabaski n'est pas seulement une fête religieuse. Elle est le miroir brutal d’une société essoufflée. De plus, la pluie s’est invitée avec violence dans plusieurs communes, transformant parfois les lieux de prière et certains quartiers en parcours d’obstacles. Pendant que les fidèles tentent de préserver le caractère sacré de cette journée, beaucoup ont déjà perdu une autre bataille : celle du pouvoir d’achat. Le mouton est devenu rare sans parler des bœufs qui sauvaient souvent de nombreuses familles. Et quand ils apparaissent enfin dans les marchés, leurs prix semblent réservés à une autre catégorie sociale. Pourquoi cette situation ? Parce que derrière chaque mouton vendu à Abidjan, il y a souvent des milliers de kilomètres traversés depuis le Mali ou le Burkina Faso. Or ces deux pays voisins vivent aujourd’hui sous la pression permanente des groupes djihadistes, des attaques armées, des corridors commerciaux fragilisés et des tensions politiques dans la sous-région. Le bétail circule difficilement. Les transporteurs prennent des risques. Les coûts explosent. Et au final, c’est le consommateur ivoirien qui paie la facture. Mais au-delà du prix du mouton, il y a une autre réalité plus douloureuse : la fatigue sociale. Aujourd’hui, beaucoup de familles n’arrivent déjà plus à équilibrer les dépenses scolaires, le loyer, le transport, l’électricité, la santé et l’alimentation quotidienne. Alors quand arrive la Tabaski, certains vivent cette fête dans l’angoisse silencieuse de “ne pas pouvoir faire comme les autres”. Et pourtant, la Tabaski n’a jamais été une compétition de richesse. Nos sociétés sont malheureusement devenues des espaces où la pression sociale tue parfois la spiritualité. Certains s’endettent pour acheter un mouton simplement pour éviter les humiliations, les regards ou les commentaires du voisinage. On oublie peu à peu que le sens premier de cette fête est le sacrifice, le partage et la solidarité. La vraie urgence pour 2027 est donc collective. L’État ivoirien, les collectivités, les opérateurs économiques, les guides religieux et même les citoyens doivent anticiper dès maintenant. Il faut penser à un véritable programme de “mouton social” pour les familles démunies. Il faut soutenir davantage l’élevage local afin que la Côte d’Ivoire cesse de dépendre presque entièrement du bétail extérieur. Il faut créer des mécanismes d’épargne accessibles pour permettre aux familles de préparer cette fête progressivement sans se ruiner en quelques jours. Mais surtout, il faut réapprendre la solidarité. Dans les quartiers populaires, certaines familles ont malgré tout partagé le peu qu’elles avaient. Un seul mouton a parfois nourri plusieurs concessions. Des voisins ont cotisé ensemble. Des jeunes vont aidé des vieillards à rejoindre les lieux de prière sous la pluie. Voilà la Côte d’Ivoire que les crises ne réussiront jamais à détruire. Car même lorsque les moyens diminuent, l’humanité peut encore sauver la fête. La Tabaski 2026 restera peut-être comme l’une des plus difficiles de ces dernières années. Mais elle doit aussi devenir un signal d’alarme. Une nation ne peut pas rester indifférente lorsque célébrer une fête religieuse devient un luxe inaccessible pour une partie de sa population. Une fête ne doit pas devenir une humiliation Le plus inquiétant aujourd’hui, ce n’est pas seulement le prix du mouton. C’est la détresse silencieuse de nombreux parents qui n’osent plus participer pleinement à la fête par manque de moyens. Quand une célébration censée unir devient une source d’angoisse, il faut repenser collectivement notre modèle social. La Tabaski 2027 doit être préparée dès maintenant, avec des solutions concrètes, locales et solidaires. Car derrière chaque mouton inaccessible, il y a souvent un père qui souffre en silence, une mère qui improvise pour sauver les apparences, et des enfants qui apprennent trop tôt ce que signifie la précarité. Par Alex Adou, Journaliste - critique d'art

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