SOCIÉTÉ / QUAND LA VIOLENCE DEVIENT UN LANGAGE : COMPRENDRE LE PHÉNOMÈNE DES "MICROBES" POUR MIEUX LE COMBATTRE
L'image est devenue presque banale. Deux jeunes, à peine sortis de l'adolescence, sont présentés devant les forces de l'ordre avec des machettes et d'autres armes blanches. Pourtant, derrière cette scène qui alimente l'indignation collective, se cache une réalité beaucoup plus profonde que la simple délinquance.
Chaque jour en Côte d'Ivoire, des citoyens vivent avec la peur au ventre. Agressions, vols à main armée, violences gratuites, parfois même des meurtres. Lorsque ce ne sont pas les "coupeurs de route" qui endeuillent des familles, ce sont des groupes de jeunes en conflit avec la loi, communément appelés "microbes", qui sèment la terreur dans plusieurs quartiers.
En effet, la colère des populations est compréhensible. Mais si nous voulons réellement résoudre ce problème, il faut avoir le courage d'aller au-delà de l'émotion et des réactions immédiates.
La prison, à elle seule, ne suffira jamais.
Une violence qui ne naît pas par hasard
La sociologie nous enseigne qu'aucun phénomène social n'apparaît sans causes.
Depuis plus de vingt ans, la Côte d'Ivoire a traversé plusieurs crises politiques et militaro-politiques qui ont profondément bouleversé les familles, les communautés et les institutions.
Des milliers d'enfants ont grandi dans un environnement où la violence était devenue un mode de communication. Certains ont été déplacés, d'autres ont perdu leurs parents. D'autres encore ont été enrôlés comme éclaireurs, messagers ou auxiliaires auprès de groupes armés.
Il faut déjà le savoir, lorsqu'un enfant apprend très tôt que la force permet d'obtenir ce que l'on veut, il devient difficile, sans accompagnement psychologique et social, de lui faire adopter d'autres repères.
La guerre s'arrête parfois officiellement.
Mais ses conséquences continuent de vivre dans les esprits pendant plusieurs générations. Une crise familiale avant d'être sécuritaire. La majorité de ces jeunes proviennent de familles fragilisées.
Pauvreté, absence d'encadrement parental, décrochage scolaire. Consommation de drogues, recherche d'identité sans ignorer l'influence des groupes de rue etc.
De même, ils trouvent dans ces bandes ce qu'ils ne trouvent plus ailleurs :
une reconnaissance ;
une famille de substitution ;
un sentiment d'appartenance ;
une protection ;
parfois même une source de revenus.
Lorsqu'un adolescent considère son groupe comme sa véritable famille, il devient prêt à tuer pour protéger cette identité. Nous sommes donc face à une crise du lien social.
La prison : une réponse nécessaire mais insuffisante
Bien entendu, la justice doit protéger les citoyens. Les auteurs d'agressions et de meurtres doivent répondre de leurs actes.
L'impunité serait un très mauvais signal. Mais enfermer uniquement ces jeunes sans traiter les causes revient à vider une rivière avec une cuillère pendant que la source continue d'alimenter le courant.
À leur sortie, beaucoup retrouvent exactement les mêmes conditions qui les avaient conduits vers la violence.
Le cycle recommence.
Une approche globale est indispensable
La réponse doit être multidimensionnelle.
1. Investir massivement dans la prévention
L'école doit redevenir un espace d'éducation citoyenne.
Il faut enseigner très tôt :
la gestion des conflits ;
le respect de la vie ;
l'éducation civique ;
la culture de la paix ;
les compétences psychosociales.
Prévenir coûte toujours moins cher que réparer.
2. Soutenir les familles
Beaucoup de parents sont dépassés.
Il faut développer :
des programmes d'accompagnement parental ;
des travailleurs sociaux de proximité ;
des cellules d'écoute dans les quartiers.
Une famille soutenue est souvent la première protection contre la délinquance.
3. Offrir des perspectives économiques
Un jeune sans espoir devient plus vulnérable aux réseaux criminels.
L'État, les collectivités territoriales et le secteur privé doivent renforcer :
les formations professionnelles ;
l'apprentissage ;
les emplois de proximité ;
les projets entrepreneuriaux destinés aux jeunes.
La dignité passe aussi par un revenu.
4. Prendre en charge les traumatismes
Les blessures psychologiques laissées par les crises restent largement sous-estimées.
De nombreux jeunes portent des traumatismes jamais soignés.
Il devient indispensable de développer :
des centres de soutien psychologique ;
des programmes de réinsertion ;
un suivi individualisé pour les mineurs en conflit avec la loi.
Réinsérer ne signifie pas excuser.
Réinsérer signifie empêcher qu'un futur criminel ne fasse de nouvelles victimes.
5. Renforcer la police de proximité
La sécurité ne repose pas uniquement sur les opérations de répression.
Une police proche des habitants, travaillant avec les leaders communautaires, les éducateurs, les associations de jeunesse et les autorités locales permet souvent d'anticiper les violences avant qu'elles n'éclatent.
6. Lutter contre les drogues
La consommation de substances psychoactives est un facteur aggravant.
La lutte contre les réseaux de trafic doit être accompagnée d'une véritable politique de prévention et de prise en charge des addictions.
Une responsabilité collective
Il serait trop facile de qualifier tous ces jeunes de "monstres". Ce serait également une erreur de minimiser leurs crimes.
Les victimes méritent justice. Les citoyens méritent la sécurité. Mais notre responsabilité collective consiste aussi à empêcher que d'autres enfants deviennent les criminels de demain.
La violence est souvent le symptôme d'une société qui n'a pas réussi à protéger une partie de sa jeunesse. La combattre exige donc bien plus que des arrestations.
Elle exige une politique publique cohérente, une école forte, des familles accompagnées, des opportunités économiques, un système de santé mentale accessible et une justice à la fois ferme et tournée vers la réinsertion.
Une grande nation ne peut durablement prospérer lorsqu'une partie de sa population vit dans la peur, tandis qu'une autre grandit dans l'exclusion.
Le véritable défi n'est pas seulement de remplir les prisons. Il est possible de faire en sorte que nos enfants n'aient plus jamais à y entrer.
Parce que la sécurité n'est pas seulement une affaire de police ; elle est le reflet de la qualité de notre contrat social.
Alex Adou


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